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Points de vue  >  Le complot du 11-Septembre n’aura pas lieu

 

 

 

Alexander Cockburn, Le Monde diplomatique, Paris, décembre 2006 (extraits)
http://www.monde-diplomatique.fr/2006/12/COCKBURN/14270

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Le complot du 11-Septembre n’aura pas lieu

[...]

Cinq ans après les attentats, la « théorie du complot » relative au 11-septembre a pénétré les défenses de la gauche américaine. On la retrouve également au sein de la droite "populiste" ou "libertarienne", ce qui n’a rien de surprenant puisque ces deux courants de pensée se défient instinctivement de l’Etat et cherchent souvent à débusquer le comploteur le plus adapté à leur animosité du moment, qu’il s’agisse du fisc, de l’Agence fédérale de gestion des urgences (Federal Emergency Management Agency, FEMA), des Nations unies[1] ou des juifs.

Par les temps qui courent, rares sont les militants de gauche qui apprennent l’économie politique en lisant Karl Marx. Ce vide théorique et stratégique a profité à des théories du complot qui perçoivent dans les méfaits de la classe dirigeante non pas la crise d’accumulation du capital, ou la recherche d’un taux de profit plus élevé, ou les rivalités interimpérialistes, mais des manigances ourdies dans des lieux donnés: le Bohemian Grove[2], le groupe de Bilderberg, Davos, etc. Sans oublier des institutions et agences maléfiques, la Central Intelligence Agency (CIA) en tête. Le "complot" du 11-Septembre a poussé toutes ces fariboles à leur paroxysme.

On trébuche sur l’absurdité centrale de cette thèse dès le premier paragraphe du livre de l’un de ses grands prêtres, David Ray Griffin. Dans Le Nouveau Pearl Harbor[3], il écrit: "Le meilleur démenti de la version officielle réside dans le déroulement même des événements du 11-septembre. (...) Compte tenu des procédures habituelles en cas de détournement d’avion (...), aucun de ces appareils n’aurait dû atteindre sa cible, encore moins les trois à la fois."

Une foi absolue dans l’efficacité américaine

Le mot-clé est "dû". Un des traits caractérisant les adeptes du complot est qu’ils ont une foi absolue dans l’efficacité américaine. Nombre d’entre eux partent même d’un postulat raciste, qu’on retrouve dans certains de leurs écrits, en vertu duquel des Arabes n’auraient jamais pu mener à bien ce genre d’attentat. En revanche, ils croient que les dispositifs militaires américains opèrent comme le promettent les attachés de presse du Pentagone et les représentants de commerce des industries d’armement. Ils ne doutent pas, par conséquent, que quand le vol 11 d’American Airlines cesse d’émettre à 8 h 14, un contrôleur aérien de la Federal Aviation Administration (FAA) aurait "dû" aussitôt faire appel au centre de commandement militaire national et au commandement de la défense aérospatiale américaine (Norad). Et ils sont certains, puisqu’ils l’ont lu "sur le site Internet de l’US Air Force", qu’un F-15 aurait alors "dû" intercepter le vol "vers 8 h 24 et en tout cas pas plus tard que 8 h 30".

Ont-ils jamais lu un livre d’histoire militaire? Ils y auraient appris que les opérations planifiées avec le plus de soin - a fortiori quand il s’agit d’une anticipation de riposte à une menace sans précédent historique - échouent pour des raisons liées à la stupidité, ou à la lâcheté, ou à la corruption, ou à quelque autre défaut de la nature humaine. Sans même parler des impondérables climatiques. Selon les plans les plus minutieux du Strategic Air Command (SAC), une attaque lancée par l’Union soviétique devait autrefois provoquer l’ouverture des silos de missiles du Dakota du Nord, laquelle aurait alors libéré les projectiles intercontinentaux ICBM vers Moscou et autres cibles désignées. Pourtant, chacun des quatre tests de ce genre échoua, au point que le SAC dut y renoncer. Etait-ce à cause d’un équipement défectueux, d’une incompétence humaine, de l’escroquerie d’un équipementier militaire? Ou... d’un complot?

La tentative du président démocrate, M. James Carter, le 24 avril 1980, de libérer les otages de l’ambassade des Etats-Unis à Téhéran se termina-t-elle en fiasco parce qu’une tempête de sable avait rendu inutilisables trois des huit hélicoptères, parce qu’ils étaient mal construits, ou... parce que des agents de M. Ronald Reagan (l’élection présidentielle américaine eut lieu sept mois plus tard) auraient versé du sucre dans les réservoirs? Quand M. Cohen augmente les prix de son petit commerce, est-ce parce qu’il veut gagner 1 dollar de plus, parce que son loyer a augmenté, ou... parce que les juifs veulent dominer le monde?

[...]

Au fond, quel est le but de tout cela? Prouver que MM. Bush et Cheney sont capables de tout? A ceci près qu’ils n’ont jamais apporté la preuve du niveau de compétence requis pour réussir une opération si sophistiquée. Au lendemain de la victoire des troupes américaines en Irak, ils n’ont même pas été capables de faire transporter sur place quelques caisses portant l’inscription "ADM" pour "armes de destruction massive". Il leur aurait pourtant presque suffi de les montrer à une presse enchantée pour que la photographie fasse le tour du monde - et que la "preuve" de la justesse de la guerre soit établie.

La victoire électorale des démocrates va bientôt nous rappeler que MM. Bush et Cheney ne sont pas à ce point différents des responsables de la politique étrangère américaine qui les ont précédés, ou de ceux qui les suivront. Un consensus bipartisan existe sur les questions d’Israël, de l’Irak, etc. En cherchant à nous convaincre de la dangerosité inédite de l’administration au pouvoir, les adeptes du complot contribuent à alimenter le fantasme qu’une nouvelle administration - Clinton, Gore ou une autre - s’emploierait à poursuivre des politiques beaucoup plus humaines que celles de l’actuelle.

[...]

Il y a aux Etats-Unis nombre de vrais complots. Pourquoi en fabriquer de faux? Chaque année, les grands propriétaires et les autorités de New York "conspirent" pour réduire le nombre de casernes de pompiers, de façon à ce que des quartiers brûlent plus facilement et que les pauvres qui y résident encore les quittent, afin que des promoteurs puissent construire plus facilement des résidences de standing. On observe le phénomène à Brooklyn, mais aussi à San Francisco, où ce qui reste de population noire habite un quartier comportant neuf cents hectares de terrain avec une vue imprenable sur la baie. Pourquoi ne pas s’intéresser plutôt à ce type de "complot"?

Les Russes, disait-on, n’auraient jamais pu construire une bombe atomique sans des traîtres communistes à leur service. Hitler avait déjà été victime d’une trahison du même ordre, faute de quoi ses troupes n’auraient jamais été vaincues par l’Armée rouge. John Fitzgerald Kennedy ne pouvait être tué par Lee Harvey Oswald: là, c’était un coup de la CIA. Et l’on ne compte plus les explications de ce genre "prouvant" que ni les Russes, ni les Arabes, ni les Vietnamiens, ni les Japonais n’auraient pu réaliser ce que chaque fois réussirent des cabales de comploteurs chrétiens blancs. Ce genre d’analyse économise bien des lectures et allège le fardeau de la réflexion. Dans les années 1950, la peur d’une guerre atomique n’avait-elle pas engendré des hallucinations de soucoupes volantes?

Certains militants de la gauche américaine estiment que toute pluie est le prélude à un arc-en-ciel. L’un d’eux, bien que se gaussant de la thèse d’un "complot intérieur" le 11 septembre 2001, m’a précisé: "Ce qui m’intéresse dans cette affaire, c’est de découvrir le nombre considérable de gens disposés à croire que Bush a soit fomenté les attentats, soit su qu’ils auraient lieu, et laissé faire. Cela suggère qu’un très grand nombre d’Américains n’accordent plus aucune confiance à leurs élus. Et c’est ça qui compte." "Je ne suis pas certain, lui ai-je répondu, qu’on trouve avantage à un tel cynisme. ll démobilise et éloigne la population de batailles politiques qui pourraient être productives." Car la théorie du complot naît du désespoir et de l’infantilisme politique. Imaginer qu’elle puisse déboucher sur une énergie progressiste revient à croire qu’un illuminé qui s’époumone au coin d’une rue révélera forcément des talents de grand orateur.

Dans son livre sur les services secrets britanniques, Richard J. Aldrich décrit la façon dont un rapport du Pentagone a recommandé que des documents relatifs à l’assassinat de Kennedy, tout juste déclassifiés, soient mis sur Internet. L’objectif visé? "Apaiser le désir incessant du public de connaître des “secrets” en lui procurant de la matière à diversion." Et Aldrich ajoute: "Si les journalistes d’investigation et les spécialistes de l’histoire contemporaine consacrent tout leur temps aux questions à la fois inextricables et usées jusqu’à la corde, on les verra moins sur les terrains où ils ne sont pas les bienvenus[4]." Ne peut-on pas alors imaginer que la Maison Blanche se réjouit des obsessions relatives au "complot" du 11-Septembre, lesquelles détournent l’attention des mille et une réelles manigances du système de domination actuel?

[...]

 

 

 

 

 



[1]. En 1987, une série de fiction télévisée annonçant qu’avant dix ans les Russes, déguisés en casques bleus des Nations unies, occuperaient le territoire américain a fait écho à un fantasme de ce genre, en même temps qu’elle l’a alimenté. Lire Serge Halimi, "Effrayantes invasions", Le Monde diplomatique, octobre 1995.

[2]. Club très fermé situé près de San Francisco, aux réunions duquel participèrent les anciens présidents Richard Nixon, Ronald Reagan, George H. W. Bush, William Clinton, ainsi que le premier ministre britannique Anthony Blair.

[3]. David Ray Griffin, Le Nouveau Pearl Harbor. 11 septembre: questions gênantes à l’administration Bush, Demi-Lune, coll. "Résistances", Paris, 2006.

[4]. Richard J. Aldrich, The Hidden Hand, Overlook Press, New York, 2002.